
Genèse
Stéphanie Sautenet et François Richard se sont rencontrés à l’exposition Du visible au lisible, à l’église Saint-Saturnin à Tours en 1996. Ils mêlent pour la première fois leurs pratiques en 2003, à deux occasions : exposition nomade Le livre pauvre mise en place par Daniel Leuwers, et ternissage de l’exposition Tératomorphoses de SS et Philippe Marais à La Métisse d’Argile (Saint-Hippolyte de Loches).
Liberté sauvage, connivence avec la singularité dans le langage, emportement du fond de la mémoire et du mythe dans des perspectives neuves et un mouvement de création tourbillonnaire, et toujours une soif de combination-exploration des techniques, modes et matériaux présents, marquent le lien entre leurs recherches.
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Pour Stéphanie Sautenet l’écriture est liée au sommeil. C’est en entrant dans ses draps comme dans le Livre, que chaque nuit lui dévoile d’autres mystères. Stéphanie s’est alors évertuée à traduire ses contes nocturnes. Le collage et ses combinaisons lui ont permis d’inventer un langage visuel au plus proche de l’univers onirique.
Dès 1991, en parallèle à des études aux Beaux-Arts (Tours, Avignon), elle conçoit ses premiers Livre-objets et Liber mutus. De nombreux ouvrages vont naître : « Soleil Noir », « Le Langage des Oiseaux », « Le Recueil des Sorcières »… En 2000, une installation autour du Livre-Objet, des néologismes et de la personne âgée, pour « Totem et Tabou » fait intervenir Anne-Gaëlle Jourdain avec un poème de Rimbaud. Leurs croisements ne font que débuter. Plus récemment, Stéphanie s’emploie à recycler des matières végétales pour composer des livre-objets reclus dans des écorces… Enfin c’est pour François Richard, qu’elle a composé les enluminures de « Genèse », une connivence qui s’est enrichie maintenant de diverses créations !
François Richard (le « efer » de Sseferia) a fait de la libération du verbe une condition de vie (ou « a fait de la condition du verbe une libération de corps »). Il a publié un livre de son écriture, Vie sans mort (2003, éditions Voix), dans diverses revues (Revue des Belles, La Sœur de l’Ange, Sarrazine…), co-fondé (co-dirige toujours) les éditions Caméras Animales. Dans une aspiration musicale plutôt que plastique, il a toujours considéré l’ornementation, l’écrin qui véhicule les morceaux, comme partie intégrante de son creusement vers l’être par tracer. Restait à aller au bout de cet absolu dans la réunion forme / fond, et du lien avec l’une des seules artistes qui le vive dans l’art de façonner les matériaux et les textures. C’est fait.
Il est tentateur de considérer avec les Hébreux que le Livre est à la fois une métaphore et un sens signifié profond pour savoir le monde (j’aime pour ma part voir le soleil comme un livre aux deux couvertures collées). Le Livre se conçoit à la fois comme volume (ensemble de pages) et comme ensemble d’écritures. Au profit léthéen de la première de ces deux conceptions, le monde immédiat occulte la seconde. (« Le monde » -sa statuaire de représentations et de signes à la fois infernalement cohérents et séparés d’espaces, d’auras et de résonances, où transpire l’infinie évocation de ce à quoi renvoie cette folie structurée) Infime ou maculé de néons, le trait est toujours là, lavis mythique, et nostalgie de l’espacité où le liber était l’Une.
S’il y eut bien une séparation originelle, la séparation est toujours là, en tant que telle, trace qui cisèle trois autres dimensions, lisière d’ombre permanente et discontinue, entre et antre, tranchée no man’s land et vivier de chacun des futurs instants –l’ombre, l’entrée du trouble. Pour l’artiste ou l’écrivain, c’est désormais un lieu commun que d’énoncer ce chaînon de l’analogie entre espace pictural et espace scriptural : pour la nature comme pour l’artiste, il y a un même instant de sublimation dans la contraction de l’univers, où le magma lilithique incréé rétendu –le Khi- se cristallise avant de se consolider définitivement dans l’expir, au premier degré du sensible, en une forme identifiable, délimitée. Antre et abyme pour l’œil et la main..
Dès lors l’idée de livre-objet renvoie à quelque chose d’incestueux (la mère et l’enfant hybridés), de monstrueux, voire de transgressif, si toujours selon la gnose hébraïque il est sacrilège de montrer cet instant secret, inter-dits -entre deux strates de la transformation du langage. Mais c’est bien dans cette monstration (« montrer : faire voir ») du suspens de la formation du miroir, et dans l’interrogation qu’elle régénère, que se situe la quête de l’artiste. Un désir de rappel et de correspondance avec le mouvement du fond, et dès lors un combat et une danse face à la résistance du monde, qui se voudrait l’unique niveau du mouvement cosmologique. L’être de regard cerne sans cesse la question (l’interrogation même, hélicoïdale, comme le serpent entre Eve et Adam –et toutes les constructions de l’œil ont pour tir et arrivée l’écaillé (l’écarné) au nœud de la même ellipse aspirante, l’arachnéidité filigrane où se dissipent les silhouettes vers les marges intraduisibles par l’oeil). Condensant les failles qui le traversent, il efface la discontinuité du motif indicible de temps en temps, embrasse du regard son intégration en rapprochant ces temps, comme il réussirait à fixer ces cercles de vertige entre deux battements de cil, qui viennent quand on essaie de soutenir le regard du soleil.
Cette condensation a pu être doublement intensifiée du fait que nous soyons deux…Chacun(e) porteur/se de l’un des langages de l’œil (le voir et le lire). Le travail fusionnel se fait la métaphore même de ce que nous voulons figurer. Un instant où quelque chose est confondu, défait, et où l’on oublie la différence illusoire entre la légende et l’image, la distance entre diadème charnel et firmament. Les linéaments du foetus fusionnent à l’utérus, la lettre à l’enveloppe, invoquant dans la pensée, en un éclair, l’imaginaire et le mythe comme fondements de notre constitution -et soma du livre tellurique dont nous sommes les représentations de la parole, sous le palais aux émaux chus. Ces caractères déiques fossilisés expirent le stèlaire jusqu’à la lie-lithérat, la démesure du nom imprononçable jusqu’au centre gordien de l’artiste. Depuis qu’un trouble dans l’ire du Pair a déséquilibré la parité (liber : la balance) de l’univers et fait Taire Sa complétude, il faut lire et recouvrer sans répit la figure de grâce et de folie, dans les réminiscences parcourant le bleu de Sa douleur où Il s’est effeuillé, pansée dans une cohérence psychorigide…Dans l’atomisation, bien qu’Il ne puisse songer qu’en conte de faits on vit des fragrances. Lilith que ce bleu chrysalide ferait éclore.
Toi, esprit inquiété et activé malgré toi devant cette Sseferia rassemblée, prolonge cette exposition éphémère de tes filtres voluptueux, de la respiration de ta propre porosité ; épanouis-toi à en déchiffrer tous les desseins.
Le Livre–objet ou le Liber mutus , que le plasticien aura plus tendance à aborder que l’écriture alphabétique, le langage du poète, procèdent* en fait de l’assemblage. L’assemblage s’origine dans le glanage, la cueillette, avant d’associer des éléments divers, des objets, des couleurs, des mots ou des images…, afin de les destituer de leur usage habituel. Mais cueillir n’est pas sans conséquences.
Cette question ophidienne qu’aborde François, cache aux alentours de nos pratiques un lourd secret ! Répondre à cette question est une vraie mise à nu.
Secret, de sa racine indo-européenne krei, signifie dans sa forme verbale krinein, « séparer » et sa révélation, revelare, « mettre à découvert ». Le mythe de la chute, à la prime origine du glanage, nous amène à mettre à nu, à dévoiler la séparation ontologique de l’être. L’assemblage comme le Liber mutus ouvrent l’en-deçà de l’acquisition du langage, alors même qu’ils introduisent le lecteur-spectateur dans une lisibilité du champ visuel, dans une sourde inter-iconographie.
Il y a nécessité à se créer un langage autre, à quitter l’infans, l’otage du langage de la mère. En devenant auteur-lecteur du champ visuel, en jouant de la dialectique du regard, en délaissant la langue mère, l’assembleur – glaneur s’hybride à la Ma-Terre. Et l’assemblage tient aussi du monstrueux tout autant que de la monstration. Le monstre est d’abord une forme mise en scène, un signifiant avant de signifier, comme le sphinx par exemple exhibe ses différentes peaux animales. Le monstre est cette image irreprésentable du compagnon secret qui se cache en chacun. Le double en soi, la mère interdite, intolérable, métamorphosée…
Le Livre-monstre, voué au silence des yeux, ne cesse de parler tout bas ce cheminement de l’un à l’autre. Du langage palpable au visuel sonore, de la peau, de l’écorce, du liber aux bruits, au feu, à l’énergie tendue vers l’éternelle question, de la présence à l’absence. Happ’Sens…
Genèse
(Ss, collage /efer, texte)

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