Chroniques

                             Les Chroniques

 

                                                     (sont inspirées d'ateliers de "cut-up" animés dans un service de psychogériatrie)

 

 

 

           - Tout s’est rouvert…, ce qui m’avait lié jusqu’à la folie, la vraie, celle qui plonge. L’aliénation à l’encre et à la page…, jusqu’à saturation, graphorrhée invraisemblable, écriture occulte ou le mot hybride et compulsif s’était adjoint d’obscurcir, d’ennuiter la blancheur et la lecture.


 

D’abord la rencontre avec leurs corps, piégés par la lenteur, suspendus dans une ronde folle, insensée, qu’un rituel erroné, la trace indéchiffrable d’une vie immergée, transcende avec peine. 

Les membres s’escriment dans cette rébellion contre l’happ’sens, l’oubli, le tout jamais, la fin…

La mort n’est pas tabou… Elle se parle et s’invoque même ! Souvent plus comme une justice impitoyable, une morale bâtarde, qui accable l’autre, toujours l’autre…

Non ! La mort, c’est elle, leur présent, un instant crocheté, un hors temps perpétuel, givré ; qu’il leur est donné de vivre insensiblement, dans une mêmeté répétitive, lancinante, insipide…

Non ! Le tabou n’est pas la mort ! Le tabou, c’est la régression, le corps et sa déchéance, le corps qui se meurt dans une informulable jouissance. Le paroxysme de l’amnésie.

Les corps s’abîment, se martèlent aux murs, comme pour mieux scander ce temps qui n’est plus. Les corps s’ouvrent, ensanglantés, dans cette métronomie du squelette.

Les frappes sont impitoyables.

Martèlements sourds, qui cependant étouffent dans les replis béants de l’édifice. L’architecture est devenue enveloppe charnelle, tel un mirage. Le corpus des morts vivants s’est revêtu de peaux et de dermes, de nidifications pileuses, de douces graisses ouatées.

Le corps n’est plus dans ces roulis, sinon la carnation infâme et débordante de cette muraille qui fuit, fuit, fuit …, transgresse tous les pores de par ces laves putrides. Volcan excrémentiel, que des sphincters insubordonnés, lâchent sans répit. 

Mais ce corps-mur blindé, emmuré sur le non-dit, enfermé sur son dernier repli, s’accroche à cette dernière forme expressive.

L’étron comme une coulure modelée, un moulage intestinal, la sculpture d’une intériorité blessée, agonisante.

Non ! La merde parle et en dit trop ! Silence…

Alors, comme une vague pourléchant la dernière limite, en un renversement atroce, le flux se rengorge, se boit en-corps, de lui-même, dans un rituel aberrant.

 

Dès-lors les corps, tels des miettes éparses, morcelées, dispersées avec grands cris, dans des spasmes incontrôlables, s’acoquinent avec leurs restes, contiennent la chute…

La matière d’un archaïsme primaire, fécal et fécond, telle une terre mère, un corps mère indéfini, divinisé, se déploie contre les parois, se moud et se broie, s’étale et se lèche, redéfinissant inlassablement le grand ventre protecteur, brun à tout jamais, du labyrinthe intestinal.

Descente, death’ hante ! 

La chute ne peut se dire. Inexorable écoulement, écroulement de la matière… Cette séparation de soi à soi, la loi de la pesanteur des âges,… , la perte jusqu’à l’abandon, la chute du corps dans le corps jusqu’au plus rien…

 

L’élévation ? Une verticalisation, rigidification, emmanchée à un pieu, au bâton, à une croix, la canne. Le troisième âge à trois pattes du sphinx !

Je voyais dans toutes ces formes ancestrales, ces figures totémiques, des visages martelés, tatoués d’autant de passages que de rides engouffrées à même la chair, vouant au mutisme leur savoir.

Seul le langage ineffable de leurs corps pouvait s’élever au-delà de l’absence, au-delà de leur présence virtuelle, pour labourer les temps de leurs dernières empreintes.

 

 

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 26/07/2007

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